26 juin 2026 — INP-ENSEEIHT, Toulouse
Une centaine de participants (enseignants-chercheurs, professionnels de l’éducation, étudiants, décideurs institutionnels et industriels) ont répondu présents le 26 juin dernier à l’INP-ENSEEIHT de Toulouse pour une journée de réflexion collective organisée par EFELIA et ANITI autour d’une question qui s’impose désormais à toute l’Université : comment préserver l’esprit critique à l’heure de l’IA générative ?
Après une introduction par Hélène Tap, directrice formation ANITI et Romaric Redon, directeur opérationnel ANITI, quatre interventions se sont suivies de deux sessions d’ateliers qui ont nourri des échanges et l’enthousiasme des participants tout au long de la journée.
Vous avez manqué cet événement ? Retrouvez les présentations ci-dessous.
Thierry Ménissier – « Esprit critique et IA : assumer le conflit des intelligences »
La journée s’est ouverte sur une intervention de Thierry Ménissier (Université Grenoble Alpes & Obvia), dont le ton philosophique a immédiatement posé les termes du débat. Mobilisant le concept kantien du conflit des facultés, il a mis en garde contre ce qu’il nomme une mise sous tutelle psychologique et comportementale de l’humain face à l’autorité informationnelle de la machine, un phénomène qui réactive, selon lui, les dynamiques de soumission étudiées par Stanley Milgram.
Face à ce qu’il appelle sans détour « l’ère de la machine à baratin », Thierry Ménissier n’a pas plaidé pour un retrait technologique, mais pour une refondation de l’esprit critique par l’antifragilité, l’abduction et la sérendipité, en s’appuyant sur des penseurs aussi inattendus que von Uexküll, Godfrey-Smith ou Michael Marder pour appeler à sortir des formats numériques linéaires.
« Nous sommes arrivés à l’ère de la machine à baratin. » « Aujourd’hui c’est la machine, le système d’information qui a autorité. » — Thierry Ménissier
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Dominique Boullier – « Reprendre la main pédagogique sur les systèmes d’IA générative »
Dominique Boullier (Professeur émérite, Sciences Po CEE) a livré l’une des analyses les plus tranchées de la journée, décortiquant la nature réelle des grands modèles de langage. Il a rappelé avec précision qu’il s’agit de modèles de langues — statistiques et computationnels — et non de langage, processus de signification ancré dans le social et le politique. Cette distinction, loin d’être technique, est au cœur de ce qu’il nomme le « désencastrement sémantique » produit par les LLM.
Refusant toute sidération, Dominique Boullier a cartographié quatre postures institutionnelles possibles face à l’IA générative — de la soumission au monopole à l’intelligence collective augmentée — et plaidé pour des modèles ouverts, souverains et auditables, maîtrisés par les experts eux-mêmes.
« Technologie partout, pédagogie nulle part. » « On va apprendre en même temps qu’on apprend à se méfier du dispositif avec lequel on apprend. » — Dominique Boullier
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Mar Pérez-Sanagustín — « Penser avec l’IA ou laisser l’IA penser ? Études expérimentales sur l’engagement critique envers l’IA »
L’intervention de Mar Pérez-Sanagustín (Université Paul Sabatier, IRIT) a apporté des données expérimentales. S’appuyant sur ses travaux avec l’outil Simba et des analyses de traces par Process Mining, elle a montré que l’usage non régulé des LLM provoque une inversion des dynamiques d’apprentissage : les étudiants délèguent à la machine les tâches cognitives de niveau supérieur — analyse, création, rédaction — tout en conservant les tâches les plus mécaniques.
Le résultat le plus frappant de la journée est venu de là : dans ses expérimentations, 100 % des étudiants testés ont échoué à détecter une référence scientifique fallacieuse délibérément injectée par le système. Un chiffre qui a traversé la salle comme une alerte. Car l’engagement critique, a-t-elle montré, dépend directement de la culture technique de l’apprenant : comprendre le fonctionnement probabiliste et par tokens d’un LLM est désormais une condition de l’exercice du jugement.
« Smarter but not wiser. On est plus performant […] mais on n’est pas plus sages. » « On a forcé notre agent à donner une référence fausse. […] Personne n’a détecté la référence fausse. » — Mar Pérez-Sanagustín
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Christophe Tilmant — « Des outils grand public aux infrastructures locales »
Christophe Tilmant (Université Clermont Auvergne) a clos les interventions plénières en ancrant le débat dans une réalité souvent ignorée : les risques juridiques, énergétiques et souverains des usages institutionnels de l’IA générative. Il a rappelé qu’entre 40 et 50 % des agents recourent aujourd’hui au Shadow AI, contournant sans le savoir les obligations réglementaires de leur institution.
Sur le plan du droit européen, il a été catégorique : l’IA Act classe explicitement les systèmes utilisés en éducation, orientation et évaluation dans la catégorie « haut risque », imposant des analyses d’impact sur la protection des données avant tout déploiement. Et sur la question énergétique, sa formule a fait sourire autant qu’elle a interpellé :
« Là on utilise des machines à gaz pour des fois simplement corriger un email. C’est comme aller acheter sa baguette de pain en semi-remorque. » « Avant peut-être de réfléchir à l’esprit critique de nos étudiants, c’est peut-être aussi de déployer la nôtre. » — Christophe Tilmant
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Une journée à la hauteur des enjeux
Au-delà des interventions, c’est la qualité des échanges et les ateliers de l’après-midi qui ont permis à chacun de prolonger les débats, de tester des approches pédagogiques concrètes et de confronter des expériences de terrain diverses, du lycée à l’enseignement supérieur, de la formation continue aux politiques institutionnelles.
La satisfaction exprimée à l’issue de la journée reflète une conviction partagée : ces questions ne peuvent plus être différées, ni réservées aux spécialistes. Former des esprits capables de penser avec l’IA sans se laisser penser par elle est désormais une responsabilité collective de l’institution universitaire tout entière.
ANITI et EFELIA remercient chaleureusement les quatre intervenants pour la richesse de leurs contributions, l’INP-ENSEEIHT pour la mise à disposition de leurs loacaux et l’ensemble des participants pour la qualité des échanges qui ont fait de cette journée un moment de réflexion collective précieux et nécessaire.







